Les jurés du festival de Cannes ont tranché. Et ils ont choisi de consacrer le drame gériatrique Amour de Haneke et de ne rien donner à Cosmopolis de Cronenberg. André Al-Rahim a décidé de réparer ici cette injustice. Avec le recul on peut déjà affirmer que l’Histoire lui donnera raison.
BLANCHES LIMOUSINES, LIMOUSINES STRETCH
Bravo, j’applaudis. J’applaudis et je reste rivé dans mon fauteuil à attendre la dernière image du générique de fin de Cosmopolis. Ce film est absolument génial. Pour de nombreuses raisons. Lesquelles ? Comme ça, pêle-mêle, parce que le sujet traité est le seul ayant un sens aujourd’hui, c’est-à-dire l’apocalypse, parce que l’esthétique du film est irréprochable tant sur la forme avec son image ultra-léchée-mais-juste-ce-qu’il-faut que sur le fond avec ses incroyables limousines blanches et stretch, parce que ce film est totalement intrépide. C’est d’ailleurs le genre de films (Southland Tales, Enter the void, Tree of life) que l’on aimerait faire au Collectif Intrépide si l’on avait plus d’argent (vous pouvez faire des dons ici ou acheter nos t-shirts là) et plus de talent. Attardons nous un instant sur la métaphore intrépide et l’autoréférence qui me permettent de glisser des liens un peu partout dans cet article vers notre site ce qui parait-il améliore notre référencement.
Quand Dan pète un cable, cela lui rappelle le 7ème Reich...
Cosmopolis est en fait le film qui se situe à l’exact milieu de La Machine A Essorer Les Tripes 2.0 avec ses dialogues ahurissants parsemés de références obscures et géniales et de Porcherie avec sa vision ultra-subjective d’un monde extérieur dont on sait au final très peu si ce n’est que ça ne va pas fort. Dans l’un on devine qu’en réaction à une énième crise financière des altermondialistes jettent des rats un peu partout, dans l’autre que face à l’anarchie et le chaos un porc butte les esprits déviants. Voilà ça fait un peu simpliste dit comme ça mais c’était surtout l’occasion de montrer cette relation symétrique qui sera d’ailleurs le thème de la dernière partie de cet article mais patience. Quant à Robert Pattinson, parfait dans son rôle de jeune cyber-financier milliardaire obnubilé par le sexe, le cours du yuan et sa coupe de cheveux, conscient que la seule vraie chose qui puisse lui arriver est la mort, comment ne pas voir là le croisement entre Christian Bale et Sébastien Pinchon ?
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L’équation du jour
DE LA HAINE DE LA DEMOCRATIE
Le vrai tour de force de Cronenberg, à l’époque où comme dans les romans d’Agatha Christie on se demande quel sera le prochain politique élu par son peuple à se faire dégommer puis remplacer par un ancien de Goldman Sachs sans que ça n’émeuve grand monde, c’est qu’il prend résolument partie pour la démocratie. Je m’explique.
L’idéal démocratique qui se manifestait à l’origine par le tirage au sort des dirigeants de la cité athénienne exprime ceci : que toute personne est aussi apte que n’importe quel expert autoproclamé, ou pas d’ailleurs, à se prononcer sur un sujet précis. Et pour beaucoup il s’agit là d’une abomination. C’est même l’objet d’une antique haine puisque Platon écrivait déjà dans sa République : « La démocratie est le renversement de toutes les relations qui structurent la société humaine : les gouvernants ont l’air de gouvernés et les gouvernés de gouvernants ; les femmes sont les égales des hommes ; le père s’accoutume à traiter son fils en égal ; le métèque et l’étranger deviennent les égaux des citoyens ; le maître craint et flatte des élèves qui, pour leur part, se moquent de lui ; les jeunes s’égalent aux vieux et les vieux imitent les jeunes ; les bêtes mêmes sont libres et les chevaux et les ânes, conscients de leur liberté et de leur dignité, bousculent dans la rue ceux qui ne leur cèdent pas le passage. »

Ceci n’est pas un cheval démocratique
On retrouve cette vision jusque chez les théoriciens de la révolution avec ses partisans de l’avant-garde éclairée, de la pensée qu’il y a ceux qui savent et ceux qui regardent, et qui en appelant aux capables à enseigner aux incapables leur propre incapacité reconduisent l’inégalité dénoncée. Mais quel est donc le rapport avec Cosmopolis ? Et bien ceci que Cronenberg a fait le pari que les gens qui verraient son film le comprendraient tous, à leur manière, à leur vitesse, bien qu’il n’ait pas changé un seul mot des dialogues ultra-techniques issus du bouquin. C’est-à-dire qu’en partant de l’idée de la capacité égale d’émancipation de tout un chacun face à son incapacité plutôt que de l’idée qu’il y aurait des gens qui savent et d’autres pas, Cronenberg peut concentrer tout son génie sur l’aspect le plus intéressant du cinéma à savoir le montage. Montage des incroyables champs contre-champs à l’intérieur de la limousine. Montage des magnifiques plans séquences quand le héros se résout à sortir de celle-ci. Certains diront alors que ce n’est pas tant par pure conception démocratique que par pragmatisme que Cronenberg a choisi de ne pas retravailler les dialogues proprement élitistes de Don DeLilo. Je répondrai : et alors ? Le pragmatisme n’est pas incompatible avec l’idéal démocratique. Certains (au sein même du Collectif Intrépide) m’ont bien dit après tout que par leurs applaudissements ironiques, les spectateurs ne montraient juste qu’ils n’avaient rien compris, ces cons (sic).
UNE PROSTATE ASYMETRIQUE ET DIEU N’EXISTE PLUS
Cet article étant largement parti en couilles depuis un certain nombre de lignes, ne sois pas étonné, cher lecteur n’ayant pas encore abandonné, des jugements quelque peu hâtifs qui vont suivre.
L’une des révélations les plus étonnantes de ce film porte sur l’asymétrie de la prostate du héros. Et si à l’apprendre Robert Pattinson semble éprouver de réelles bouffées d’angoisses ce n’est pas sans raisons. En effet c’est une vieille croyance humaine que de voir dans la nature partout harmonie et symétrie. Même dans la physique des particules, nos scientifiques s’acharnent encore et toujours à vouloir y trouver une supersymétrie. Car, allez, disons le, un univers asymétrique est tout simplement incompatible avec l’idée d’un Dieu. Paradoxalement, après un temps de latence, cela rassure notre héros, car si le mythe de la symétrie de ses équations financières et donc de sa fortune s’écroule avec sa prostate asymétrique, c’est aussi le mythe de Dieu qui s’écroule comme un château de carte financier grec. C’est un peu le je-perds-mais-je-te-fais-perdre-encore-plus si cher à la logique néolibérale. Robert Pattinson peut alors sortir définitivement de sa limousine et rentrer dans le désert du réel. Ses interrogations deviennent soudainement plus éthiques comme sur la nécessité pour un évènement violent d’être soutenu par une vérité (j’hésite à me lancer ici dans la métaphore avec le warrant soutenu par sa valeur sous-jacente mais j’ai l’intuition que ce serait me soumettre férocement à la critique du « sérieusement, tu as vraiment perdu toute connexion avec la réalité ») ou tout simplement plus terre-à-terre comme lorsqu’il se demande où peuvent bien aller toutes ces limousines la nuit ? Réponse peut-être dans Holy Motors.